Une doctrine du bonheur du plus grand nombre.
En 1789, Jeremy Bentham publie son Introduction aux principes de la moralité et de la législation, dans laquelle il expose les éléments de l'utilitarisme moderne. La théorie sera élaborée et approfondie par John Stuart Mill, qui en présente un exposé sommaire dans Fraser's Magazine en 1861, publié sous forme de livre en 1863 sous le titre Utilitarianism.
Cet ouvrage devient bientôt un classique de l'utilitarisme — et plus largement, un classique de la philosophie morale. À la différence des théories de Hume et de Kant, l'utilitarisme est centré sur les conséquences de l'action, et concerne tous les êtres sensibles, c'est-à-dire tous les êtres capables d'éprouver de la douleur et de la distinguer d'un état de bien-être.
Les éléments de la théorie utilitariste.
La théorie utilitariste est basée sur deux principes fondamentaux, dont l'un s'accompagne d'une règle méthodologique importante. D'abord, une thèse axiologique portant sur le souverain bien. De cette thèse découle un principe normatif qui prescrit comment nous devrions agir.
1.1 — Deux principes et une règle
La thèse hédoniste
Le souverain bien, c'est le bonheur (bien-être, satisfaction, plaisir). Sa valeur est intrinsèque, non instrumentale. Inversement, la douleur et la souffrance sont les seules choses intrinsèquement mauvaises.
La maximisation de l'utilité
Adopter la conduite qui maximise l'utilité, comparativement à toute autre alternative réalisable. L'utilité = la tendance à produire du bonheur et à minimiser la souffrance, pour tout le monde.
L'impartialité
Lorsqu'on considère la maximisation du bien-être du plus grand nombre, chaque individu compte également. La personne qui calcule ne compte pas elle-même plus qu'une autre. « Chacun compte pour un. »
1.2 — Une théorie centrée sur les conséquences
Le fait d'engendrer des états de bonheur ou de malheur est une conséquence, un résultat de l'action (ou des lois d'une société, ou des politiques d'un gouvernement). La valeur morale des actions, des lois et des politiques se trouve donc dans leurs effets, leurs conséquences.
Au 20ᵉ siècle, on s'est mis à utiliser le terme conséquentialisme pour désigner toute théorie morale ainsi basée sur deux principes : un principe axiologique qui identifie un « souverain bien », et un principe normatif prescrivant le cours d'action qui, par ses conséquences, maximisera ce souverain bien.
Bénéfices = conséquences désirables · Préjudices = conséquences indésirables
1.3 — Une théorie qui concerne tous les êtres sensibles
L'espèce humaine n'est pas la seule à faire la différence entre le bien-être et la douleur : une multitude d'espèces animales la font aussi. Du point de vue utilitariste, les espèces animales qui font cette différence sont donc des êtres moralement signifiants. Le domaine d'application du principe de la maximisation s'étend ainsi au-delà de l'humanité elle-même.
Le calcul d'utilité.
Le principe de la maximisation universelle de l'utilité implique que nous devions nous livrer à un « calcul d'utilité ». Ce calcul comporte trois étapes :
- Cerner les options d'action réalisables et pertinentes.
- Identifier, pour chaque option, les bénéfices et les préjudices susceptibles d'en résulter universellement pour l'humanité (et secondairement pour les animaux).
- Identifier l'option qui maximise l'utilité.
Ce calcul est pertinent aux décisions des gouvernements et institutions de l'État, autant qu'à celles des individus. Sur le plan politique, la plupart des utilitaristes du 19ᵉ siècle ont adhéré à la doctrine du libéralisme et ont appuyé les principes de la démocratie, vue comme le type de société le plus apte à maximiser l'utilité.
2.1 — Les sept paramètres de Bentham
Dans le chapitre 4 de son Introduction to the Principles of Morals and Legislation, Bentham développe l'idée qu'un état de plaisir ou de peine peut être analysé selon sept facettes — sept paramètres. Le premier paramètre dont il faut tenir compte est le nombre de personnes touchées (l'étendue). Bentham en distingue six autres :
- Étendue — le nombre de personnes affectées par l'action. Associé au principe d'impartialité : chacun compte pour un.
- Intensité du plaisir ou de la peine.
- Durée du plaisir ou de la peine.
- Probabilité que l'état de satisfaction anticipé soit effectivement produit par l'action envisagée.
- Proximité ou éloignement dans le temps.
- Fécondité — capacité d'un état de plaisir à produire d'autres états de gratification (ou pour une peine, à produire d'autres peines). Peut être associé à un principe de traitement différentiel.
- Pureté — degré auquel la satisfaction est mêlée à des insatisfactions, ou inversement.
2.2 — Tensions entre impartialité et traitement différentiel
Le calcul se complexifie quand on tient compte de ce que l'étendue et la fécondité sont chacun associés à un principe particulier — et que ces deux principes peuvent entrer en conflit.
Impartialité
Forme d'égalité dans le traitement des personnes : on ne tient compte ni de leur identité, ni de leurs qualifications, caractéristiques ou circonstances personnelles. Toutes les personnes susceptibles d'être touchées comptent également.
Traitement différentiel
À l'inverse de l'impartialité : traiter les personnes différemment selon leur identité, compétence, performance, contribution à la société, « feuille de route », ou âge. Lié au paramètre de la fécondité.
Le traitement préférentiel envers les proches
Une forme particulière de traitement différentiel s'applique à nos relations avec nos proches. Dans le chapitre V de L'utilitarisme, Mill fait valoir qu'il est normal et juste, dans la sphère privée, d'accorder un traitement préférentiel à nos proches. Les liens affectifs constituent une telle contribution au bonheur de l'humanité, que de refuser d'en tenir compte nuirait à la maximisation universelle de l'utilité.
Mill souligne toutefois que ce traitement préférentiel n'est légitime que dans la sphère privée. Les agents et représentants de l'État, dans l'exercice de leurs fonctions, sont tenus à la plus stricte impartialité. De plus, même dans la sphère privée, le traitement préférentiel ne suspend aucunement les droits des personnes : il est interdit d'enfreindre les droits de qui que ce soit, au profit de nos proches.
Pureté, probabilité et analyse de risque
Le paramètre de la pureté peut demander qu'on accorde une importance spéciale à la probabilité que la production d'un bénéfice se fasse au prix d'un préjudice. Dans certaines situations, on peut faire face à un risque de type « quitte ou double » : si l'action satisfait à certaines conditions, elle produit un bénéfice substantiel ; sinon, non seulement le bénéfice est perdu, mais elle produit des préjudices majeurs. Le risque est en soi un préjudice, dont il faut évaluer l'ampleur par une analyse de risque.
2.3 — La qualité des plaisirs selon Mill
Mieux vaut être un Socrate insatisfait qu'un porc satisfait. — John Stuart Mill, L'utilitarisme
Bentham a explicitement mis de côté toute question concernant une supposée « qualité » des plaisirs. Mill, lui, distingue les plaisirs de l'esprit (intelligence, sens esthétique) et les plaisirs du corps. Selon lui, les premiers sont d'une qualité supérieure, et la grande majorité de ceux qui ont fait l'expérience des deux formes de plaisir l'affirment.
L'argument de Mill : la personne qui donne la priorité aux plaisirs de l'esprit est davantage susceptible de maximiser l'utilité que celle qui donne la priorité aux plaisirs du corps. Cette distinction n'est faite que pour raffiner le calcul utilitariste.
2.4 — Problèmes du calcul
Le manque de temps et de ressources
Pour toute action, il est très difficile de prédire avec précision quelles en seront les conséquences. Et le calcul utilitariste demande en principe d'envisager toutes les alternatives réalisables et leurs conséquences — une tâche qui demanderait des ressources infinies.
En réponse, Mill fait valoir que la propriété d'utilité s'applique également aux règles de conduite. L'expérience empirique nous permet d'identifier des règles qui maximisent l'utilité — ce sont en gros celles qui prescrivent le respect des droits, de la justice et de la vérité. D'où la distinction :
Utilitarisme de l'acte
Le principe de la maximisation s'applique à chaque action, prise isolément.
Utilitarisme de la règle
Le principe s'applique aux règles de conduite que nous suivons habituellement. Ces deux formes sont complémentaires plutôt que rivales.
L'incommensurabilité des plaisirs et des peines
Le problème : l'impossibilité de hiérarchiser les états de gratification ou de douleur sur une même échelle, dans la mesure où ils appartiennent à des catégories différentes, difficilement comparables. Même en considérant des états appartenant à une même catégorie (les plaisirs de la nourriture, ou les douleurs de l'humiliation), l'expérience de ces états est sans doute trop subjective pour qu'on puisse les ordonner selon une hiérarchie objective.
2.5 — Deux problèmes de l'étendue et de l'impartialité
L'impartialité et la taille des groupes. La combinaison du paramètre de l'étendue avec le principe de l'impartialité tend à favoriser les personnes appartenant à des groupes nombreux, au détriment des personnes appartenant à des groupes minoritaires — toutes choses étant égales par ailleurs, indépendamment des questions de droits.
Conflit entre impartialité et traitement différentiel. Le paramètre de la fécondité demande de tenir compte de la compétence des personnes : une chirurgienne ou une scientifique de haut niveau « compteraient » pour plus qu'une personne en situation d'itinérance. Cela entre en conflit direct avec le principe d'impartialité (« chacun compte pour un »).
Bien qu'il n'y ait guère de sots métiers, certaines contributions à la société sont susceptibles de maximiser l'utilité plus que d'autres. Le paramètre de la fécondité peut donc favoriser les personnes dont la « valeur d'utilité » est supérieure, leur donnant priorité dans l'allocation des ressources.
Ces évaluations posent plusieurs problèmes : dans quelle mesure peut-on évaluer la contribution de chacun à la maximisation de l'utilité ? La reconnaissance des droits d'une personne devrait-elle dépendre de ce genre d'évaluation ? Cette dernière question touche au problème de la conception utilitariste des droits.
Problèmes associés aux principes utilitaristes.
Certaines des difficultés auxquelles est confronté l'utilitarisme concernent ses principes fondamentaux eux-mêmes. Plus précisément, ils concernent la thèse hédoniste, ainsi que la conception utilitariste des droits, de la justice et de la vérité.
3.1 — Le problème de la thèse hédoniste
Dans la Première section des Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant fait remarquer que le développement de notre raison ne mène pas naturellement au bonheur (Ak 4 : 396). Mill reconnaît, de son côté, que l'expérience des plaisirs de l'esprit risque, paradoxalement, d'inspirer de profondes insatisfactions face à l'existence et à l'humanité — bien que sa conclusion soit que la lucidité, à terme, contribue davantage au bonheur qu'elle ne lui nuit.
En affirmant qu'« il vaut mieux être un Socrate insatisfait qu'un porc satisfait », Mill soulève (même si ce n'était pas son intention) un problème de fond concernant la thèse hédoniste et la cohérence de la théorie utilitariste : la relation de la lucidité au bonheur demeure une question ouverte. Peut-être n'est-il pas contradictoire de reconnaître le bonheur et la lucidité comme deux éléments du souverain bien, entre lesquels s'installerait une « tension créatrice ».
3.2 — Droits, justice et vérité
Plusieurs des problèmes fondamentaux de l'utilitarisme viennent de ce qu'il ne reconnaît qu'une valeur instrumentale à ces principes. La théorie utilitariste prescrit leur respect tant et aussi longtemps qu'il contribue à la maximisation de l'utilité.
Cependant, il est possible que dans des circonstances exceptionnelles, l'utilité soit maximisée par des mensonges, de fausses promesses, des injustices. Dans ce cas, les principes fondamentaux de l'utilitarisme impliquent qu'il faut commettre de telles actions — appelons-les actions prima facie mauvaises (PFM) : des actions qui nuisent à la maximisation de l'utilité dans des circonstances normales, mais qui peuvent y contribuer dans des circonstances exceptionnelles.
La défense utilitariste
Les utilitaristes admettent qu'une action PFM peut générer des bénéfices substantiels pour un grand nombre de personnes — mais elle entraîne habituellement des préjudices plus importants encore. Les victimes et leurs proches éprouvent ressentiment et indignation, et retirent leur confiance aux auteurs. Si les auteurs agissent au nom d'une institution, la perte de confiance s'étend à celle-ci. Si les médias diffusent l'affaire, c'est toute la population qui peut retirer sa confiance aux institutions et à l'État.
La condition du secret et ses risques
Il est possible d'éviter ce préjudice si l'action PFM est gardée secrète. Mais deux risques apparaissent alors :
La pente dangereuse
Une action PFM peut amener ses auteurs à la répéter. Un premier mensonge risque d'en exiger un deuxième, puis un troisième. La gravité des cas répétés peut aller en augmentant.
Le « quitte ou double »
Redoublement du préjudice originel que le camouflage visait à éviter. Si on échoue à garder le secret, les conséquences peuvent être désastreuses.
La conception utilitariste des droits
Du point de vue de Mill, ces problèmes ne se posent guère dans les faits. Selon son analyse, l'idée même de « droit » provient d'un besoin fondamental de sécurité, commun à tous les humains. À la base, les droits sont des garanties de sécurité, assurées par tous et pour tous : quiconque porte atteinte à certaines choses (intégrité physique, propriété…) mérite d'être puni, et le sera effectivement.
Le sacrifice des droits d'une minorité au profit de la majorité ne saurait maximiser l'utilité : priver une minorité de ses droits risque de susciter, au sein de la majorité, la méfiance envers les institutions. De façon générale, sacrifier les droits de qui que ce soit suscite la méfiance, ce qui va à l'encontre de l'utilité.
Le paradoxe résiduel
Il reste que les cas où le risque de la pente dangereuse et le risque du redoublement du préjudice sont bas, révèlent le caractère paradoxal de la conception utilitariste de la moralité :
Camoufler une injustice par des mensonges et des tromperies ne redouble-t-il pas la faute morale commise ? Dans le but de maximiser l'utilité, l'utilitarisme peut en principe recommander de commettre le crime parfait.
L'utilitariste pourrait répondre que dans le cas où la victime serait Adolf Hitler et qu'on en débarrasserait ainsi l'humanité, le crime parfait est peut-être recommandable. Mais l'argument est-il vraiment convaincant ?